Alon Zanfan
Février 2013
Au
matin de mon dernier jour s’ouvre la porte.
La
matinée est encore humide, les toits brillent, la lumière est douce
et le soleil ne réchauffe pas encore l’air frais. C’est la
promesse d’une belle journée.
Café
au lait, douché, coiffé, rasé, dents brossées, after shave et
déodorant, dix minutes bien rythmées. Puis c’est l’hésitation,
je coince à chaque fois que j’ai rendez-vous à l’agence.
Je
suis chef de publicité dans une société du Cac40, un leader dans
son domaine. Le vendredi, c’est le casual friday soft, l’industrie
centenaire n’invite pas à l’excentricité vestimentaire. Là est
mon dilemme. Rendez-vous à 10h – ADPC agence de pub, Boulogne
Billancourt, La Mecque de l’image et de l’apparence, hors de
prix. Dans cette agence tout est mode, mais dans le mode couteux. Art
Director, Copy writer, Strategic manager se distinguent peu du
stagiaire, la hiérarchie se mesure dans les détails; un hallo
parfait résultat d’un tournage australien, une montre extravagante
ramenée du Quatar.
Pour
me simplifier la vie, je m’habille en H&M et je me rends à
l’agence en métro parce que dans le parking, ma Renault fait tache
entre les luxueuses sportives et les puissants 4X4.
Et
pourtant, c’est moi qui régale en honoraires, notes de frais,
provisions et autres dépassements divers. Mon salaire est acceptable
mais ici, il est au niveau du stagiaire fraichement affecté à notre
compte. Il est vrai que le stagiaire en question porte un nom du Cac
40 et ce n’est pas un homonyme.
Timing
parfait, je passe par mon bureau déjà en pleine activité. Détour
obligatoire par la machine à café histoire de se montrer et de
mesurer l’ambiance générale. Lorsque je prends le métro en
direction de Boulogne, je suis parfaitement dans les temps. Un peu
trop même, je suis à l’heure. Se présenter avec un quart - vingt
minutes en retard à l’agence est la marque du pouvoir, un petit
plaisir mesquin, un côté very-busy-client-hyperactif-si-important
qui ne trompe personne. Mais ça fait quand même du bien. Donc, une
réunion prévue à 10h ne débutera, au mieux qu’à la demi ou
plutôt à quarante cinq. Les divas outrageusement payées ne se
déplaceront que quand tout le monde sera en place!
Donc,
j’arrive en vue de l’agence, batiment en forme de Geode conçu
par un architecte brésilien. Il était urgent que je fasse une halte
pour respecter ce retard de bons alois. J’entre donc chez un
bouquiniste que j’ai déjà visité. Je contourne un camion et
attend qu’un gros bras est terminé de tirer sur son complexe
système de corde et poulies pour élever vers les étages une lourde
caisse, sans doute un déménagement.
La
boutique sent la poussière, le grenier, la cave, et même le fumet
de bourguignon. Il y a un vif besoin d’aération. Il fait sombre,
je tourne autour de la table centrale où sont présentées les
dernières entrées, ce sont les invendus neufs et plus loin les
best-sellers cornés et gras. Les étagères sont surchargées, sans
ordre et à l’équilibre instable.
Dans
un coin, le bouquiniste ne lève même pas les yeux de son livre. À
ma droite, une pile de vieux magazines Look. J’attrape celui du
dessus de la pile. En se libérant, il lâche un nuage de poussière
qui m’aveugle, c’est du lourd, de l’épais, mes poumons sont
saturés, je toussent, je crachent, j’éternue, je me retourne pour
sortir, je suis quasiment aveugle. Je passe la porte tete baissée et
me heurte au manutentionnaire qui tire encore sa corde. Sous la
surprise, il tombe a la renverse et bien évidemment la charge
s’éffronde des étages dans un grand bruit de vaisselle, ... sur
moi.
Ma
position est bien inconfortable, une bonne centaine de kilos me
plaquent au sol. D’abord, ce bruit effroyable qui n’en finit pas
puis un énorme silence qui envahit la rue. Ma première pensée est
pour constater que contre toute attente je vais bien, je n’ai pas
mal. La seconde est pour ma chemise fraichement repassée qui elle va
être sale et fripée. Doucement, la vie reprend dans la rue, des
cris de femmes, puis des appels, des voix. Bientôt on bouge à côté
de moi, on essaye de déplacer la caisse à moitié éclatée.
J’entends:
-
« Merde, merde, merde, ... »
Puis
je crois que quelqu’un se penche, me regarde.
-
« Nom de Dieux de nom de Dieux ! ...»
Je
le vois tout pal, tout en grimace, il se retourne pour vomir son café
calva.
Assis
sur une caisse, la tete dans les mains, il pleure et va faire une
crise. Peu à peu, les gens s’attroupent, le bouquiniste est lui
aussi sort, son bouquin à la main. Plusieurs prennent leur téléphone
et photographient mon corps bien calé sous le bois à demi éclaté.
Je suis ridicule, plié, sal. Une rigole de sang s’élargit sur le
sol.
Je
ne peux expliquer pourquoi, mais je me vois, je vois la scène, les
gens, mon crâne à moitié écrasée, mon nez aplati et ma cage
thoracique qui a cédé sous le poids. Je vois avec une parfaite
précision, l’ambulance, d’abord, les infirmiers qui
s’empressent, le médecin qui tente je ne sais quoi, les efforts
des pompiers pour me dégager, la police, enfin qui écarte les
curieux. On met beaucoup d’énergie pour dégager mon pauvre corps
tout ratatiné et enfin l’emporter.
Je
me sens parfaitement bien, léger même. Mais je fais quoi, moi,
maintenant, seul, inutile, abandonné. Je suis de l’autre côté,
sans même m’en rendre compte, c’est idiot de finir comme ça !
Même pas mal mais je fais quoi maintenant? J’attends encore un peu
quelque chose va peut-être se passer . On va peut-être s’occuper
de moi . J’attends. Tout a coup, ma légèreté m’entraine, me
catapulte à une vitesse extraordinaire pour m’immobiliser tout
aussi brutalement.
J’ai
juste le temps d’une dernière pensée:
-«
Merde, je suis une crevette ! »
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