La Volière
Bruno Mizapar
Mars 2013


Tandis que le lac pleure le long des berges souillées; un voile de brume, au-dessus des joncs, emporte le cri des oiseaux que le jour naissant fait fuir. Te voilà triste aurore...
Me voilà sinistre sire...
Les joues pétrifiées par le froid de l'hiver et les mains dans les poches trouées, je cherche dans les dernières ombres muettes le lieu de ma dernière révérence.

Moi qui espérait un saule, je ne trouve que chétifs arbustes. Un arbre rabougri fera l'affaire...
Un dernier regard vers le globe céleste qui se devine. Je sens monter ce chant puéril et ô combien futile.
Souriez hécatombes!
Sonnez heures sombres
Et ouvrez vos tombes!
Et...merde la pluie... !
Une trombe s'abat sur moi.
Je n'avais pas prévu cela. Le ruissellement du ciel, tel un rideau liquide, donne à l'étendue placide, de belles couleurs aquarelles.
Je contemple un instant et m'abrite sous les entrelacs de branches dénudées.
Cela me fait sourire...
La corde risque de s'imbiber. J'espère que je n'aurai pas de mal à faire le nœud. J'ai jamais appris. Je ne suis pas marin.
Je ne suis que le bourreau inexpérimenté de ma propre sentence.
Je me revois un instant.
Le procès fut long et les débats âpres et amers. Ma conscience drapée de noir, avocat commis d'office, a bien tenté quelques plaidoiries.
Mais le jury sentait bien qu'elle essayait juste de sauver sa peau. Cela n'a pas fait illusion bien longtemps quand la vie, du haut de son perchoir de procureur implacable,
a fait l'étalage impudique de mon existence et de ses rêves illusoires.
Allez ce perchoir branchu fera l'affaire! Inutile de ressasser ces minutes et ces heures.
« croaa... quoa... quoi? »


Un corbeau tend son bec du haut de sa branche, l'œil rond fixé sur ma corde. J'aurai juré l'avoir entendu me parler.
J'ai jamais aimé les oiseaux de mauvaise augure. Encore moins celui-ci.


« Quoi? toi... »


Mais il me parle, vraiment!. Surpris, je m'immobilise et nos regards se plongent mutuellement l'un dans l'autre.
Une étrange lueur dans sa pupille volatile me renvoie à la corde que je tiens bêtement à bout de bras.


« -Tu ne veux pas te pendre ailleurs? Ici, c'est mon arbre.
- C'est le seul que j'ai trouvé.
- Tu ne veux pas te noyer, plutôt? Tu ne sais peut-être pas nager? »


Mais pour qui se prend t-il?


« - les corbeaux cela ne parle pas. Contente toi de jouer ton rôle de funeste témoin.
- les hommes, non plus, ne chantent pas comme les oiseaux. C'est toi qui parle ce langage qui vous est normalement inconnu. Quel est ce prodige?. »


Je tente un geste maladroit d'épouvantail mal empaillé pour le chasser.

« - balivernes! On dit que les sorcières cueillent les mandragores aux pieds des pendus. Ta métamorphose ne prend pas! Sors de ce corps!. »

L'oiseau noir secoue son plumage et se fend d'un sourire. Oui, je jurerai que son bec esquissait un sourire. Puis tournant, de nouveau, ses yeux torves vers moi.


« - Quelle prétention de croire qu'une mandragore viendrait à naître de ta substance. Ta survivance m'indiffère. Ton trépas seul m'indispose...
quelle fâcheuse manie, vous avez, vous autres humains, de vouloir vous ôtez la vie pour un oui ou pour un non.
- Je ne t'ai rien demandé. Le jour se lève. Le mien s'achève. Laisse-moi en paix
- Je ne te laisserai monter sur ma branche que si c'est pour t'y faire un nid. »


Cette fois c'est moi qui rit. Je laisse échapper des petits cris stridents, ridicules, piaillements qui m'indisposent aussitôt.


« - Quel est ce sortilège sorcière? Je ne reconnais plus ma voix, ni mon rire?
- Cesse tes fantaisies. Je suis bien ce que tes yeux voient. C'est toi qui te prend pour un homme. Ne vois-tu pas que ta nature change?
Ton âme-oiseau reprend ce corps que tu ne veux plus.
- Cette fois cela suffit. Tu as gagné. Je vais me jeter du haut d'une falaise, dévorer des pierres avant d'aller me couler au fond du lac. Mais loin de toi!. »

Alors que je me détournais de lui, un craquement dans la branche, coup de bec, me fit le regarder à nouveau.

« - Je te demande d'attendre cinq minutes... tu le peux? qu'est-ce qu'une poignée de secondes avant l'obscure éternité du néant?
- Pourquoi faire?. Pourquoi devrais-je t'écouter encore?
- Le jour se lève, tu verras. Tu vas comprendre la raison de ce prodige à l'œuvre en toi. »


A peine ces mots étranges prononcés, le Soleil, tel un complice, vint à répandre, avec malice, sa coulée d'or pur au-dessus des eaux grêlées de pluie.
Son disque nimbé et majestueux, s'élevant telle une tête gigantesque, créature aquatique titanesque, de la surface du lac.
Ce fut l'instant que choisi la nature pour s'éveiller. Des milliers d'oiseaux sortirent de nulle part, éruption, explosion, tourbillon de couleurs, tous en direction du ciel,
au milieu de spirales et de vagues chatoyantes,
C'est alors que se produisit l'impensable. Une chorale assourdissante venue du ciel me transperce les tympans. Cela rempli ma tête.
Ce sont des milliers de voix harmonieuses qui sont comme une jouissance de l'instant.

« Vie. La vie. Vie. Vie. La vie. Vie. La vie. Vie. Vie. La vie!»


Mes doigts telles des plumes n'arrivent plus à tenir la corde.
Elle tombe et se noie dans une flaque. Le corbeau se met à rire.
Il rit ce malandrin! Mais je sens que sa manifestation est joyeuse. Mon cou se raidit. Mon corps ondule.
Je ne peux plus me détacher de la nuée au-dessus des eaux. Une force invisible me pousse en avant


« La vie. Vie. La vie. Vie. Vie! »


Je cours vers eux. Je cours. Je cours sur l'eau... seigneur! Je m'élance...
Je vole!

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