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Marie et Céline


Jeu d'avril 2020
Par Sylvain Prévost


Seule dans sa luxueuse villa surplombant Hollywood Boulevard, Marie profitait d'une petite pause sportive avant la venue de la société en charge du ménage. La salle de sport, qui donnait immédiatement sur l'immense parc vicinal aux accès hautement sécurisés, était particulièrement bien équipée avec sa piscine intérieure, son jacuzzi et ses multiples appareils de cardio connectés. En fond sonore, BMF TV diffusait sur écran géant les toutes premières nouvelles de l'année 2022. Malgré ce confort ouaté, Marie n'avait pas la tête au sport, sa concentration était parasitée par l'apparition de quelques joggeurs milliardaires et les images brumeuses d'une Saint Sylvestre courte et particulièrement arrosée. Elle n'avait d'ailleurs pas remis les pieds dans le salon où trônait sur la table basse la carcasse du poulet rôti de la veille flanquée de deux bouteille de Dom Perignon et d'une flûte à champagne à moitié vide. En ce samedi 1er janvier, malgré le soleil de Californie, les nouvelles n'étaient pas bonnes : Emmanuel Macron venait d'être condamné pour haute trahison, emportant dans son sillage une partie importante de la classe politique française. Il était question de crise institutionnelle profonde, de marasme économique et d'un début de révolution. Un jeune journaliste français aux allures de sainte nitouche semblait affolé par le mystère entourant la fuite de la première dame hors du territoire français. Marie éteignit le poste de télévision. La mine triste, elle remit en place ses lunettes de soleil et fut prise d'une attaque de panique à la vue d'une joggeuse qui s'était brièvement arrêtée devant la baie vitrée et qui l'observa furtivement avant de reprendre sa course. Merde ! Ramassant la tartine au brie tombée du mauvais côté sur le tapis de sol, Marie tenta de stabiliser les tremblements de ses mains : la joggeuse ressemblait trait pour trait à Céline Dion avec son short ras-la-moule, sa pochette de sport Vuitton et son allure de gazelle famélique. C'est impossible, cette garce n'oserait pas rôder après m'avoir piqué mon mari ? C'est à cause de toi si je suis cloîtrée ici, si ma vie est un désert ! Dire que cette salope a osé m'envoyer une petite culotte brodée "En marche" !

9H00. Marie s'était calmée. Réfugiée dans sa chambre à l'abri des regards, elle contemplait le jardin à l'anglaise qui brillait sous la rosée du matin. Si seulement je pouvais sortir... Le regard vague, elle songeait à l'homme à qui elle avait tout donné, celui-là même qui l'avait trahie au sommet de sa gloire. La sonnerie de son portable la fit sortir de la torpeur mélancolique. Numéro masqué.
- Allô ?... Hello ? Who's speaking ?
- Tabarnac, c'est Céline Dion ! Ne me dis-tu pas qu'on est voisines ? Veux-tu pas courir avec moé aussi ? Wô ! Allez, gros becs et crisse moé donc patience, Brigitte !

La Peste ou le corona (concours l'après confinement)

La peste ou le corona
Par Sylvain Prévost












Journal de bord 17 mars 2038 10H30

Aujourd’hui est un grand jour puisque cela fait 18 ans que je suis confiné chez moi, tout comme mes voisins et les habitants de ma ville. Est-ce la même chose pour l’humanité toute entière ? En l’absence de télévision et d’internet, je ne peux vous répondre. Les dernières informations qui me sont parvenues datent du 2 juillet 2037 avant la coupure généralisée des systèmes de communication. A cette date, la moitié de l’humanité avait été décimée que ce soit par le virus ou BFM TV. Cet événement m’avait profondément marqué et j’avais d’ailleurs écrit un long article dans ce même journal, mais vous le savez déjà. Ce jour là, le Président Macron avait fait une allocution très regardée rappelant que depuis juin 2020, les scientifiques n’avaient pu contrer les mutations successives du virus. Toute sortie à l’extérieur étant impossible sans masque à gaz, il n’y avait plus assez de personnel pour assurer le fonctionnement des télécommunications. Je vous retranscris ci-après un extrait de cette allocution : “Le secteur agroalimentaire doit continuer de fonctionner pour fournir à la population la nourriture quotidienne nécessaire. A cet égard, je vous rappelle qu’il ne faut consommer que le panier repas Danone qui vous est livré chaque jour, la consommation des fruits et légumes de vos jardins étant mortelle. Je vous le redis, n’ouvrez pas vos fenêtres ! Il est extrêmement dangereux de respirer l’air extérieur depuis la dernière mutation du virus. N’ouvrez votre porte qu’une fois par jour pour récupérer votre panier repas Danone. Mes chers compatriotes de France et d’outre mer, j’annonce ce soir la coupure provisoire d’internet et de tout autre moyen de communication, à savoir téléphone portable, télévision et GPS. Vous serez informés quotidiennement par la revue gouvernementale dont l’impression et la distribution continueront à être assurée. Chères françaises, chers français, nous vaincrons et trouverons un moyen de récupérer nos vies. Vive la République et vive la France”. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire ici, depuis mars de l’année 2020, aucune élection n’a pu être organisée, aucune manifestation culturelle n'a pu avoir lieu, aucun match de foot n'a pu être joué. Emmanuel Macron était resté président de la république par la seule force des choses et le temps s'était comme figé depuis. Durant cette ultime allocution, j’avais trouvé qu’il avait une mine épouvantable, comme usé jusqu’à la corde. Peut-être était-il déjà atteint par le Covid37 ?

Journal de bord 27 mai 2039 20H05

Quelqu’un lit-il ce journal ? Je l’espère… Il ne reste qu’une seule page avant la fin du carnet. Que vais-je faire ? Ce journal est ma seule activité depuis que les panneaux solaires sont tombés en panne. Depuis deux jours, il n’y a ni panier repas Danone ni revue gouvernementale devant ma porte. Suis-je le seul survivant de cette épidémie ? Combien de temps tiendrai-je sans manger ni boire ? Aujourd’hui, pris de panique et assoiffé, je suis sorti dehors pour la première fois depuis 19 ans mais je n’ai pas reconnu mon quartier : une végétation luxuriante et sauvage a recouvert tout le bitume, tous les bâtiments. Il n’y a plus aucune rue, plus de trottoir, plus de mobilier urbain. Puisant dans mes souvenirs à la recherche du bon itinéraire, lacéré par des ronces géantes, je suis parvenu jusqu’à la place de l’église et j’y ai vu une meute de loups, des sangliers, des oiseaux et papillons par centaines. Des peupliers avaient poussé à l’intérieur de l’église et leurs branches jaillissaient à travers les vitraux écorchés. En rentrant chez moi, je me suis mis à pleurer en réalisant ma solitude et mon inconscience d’être sorti sans protection. La nuit commence à tomber et je ne peux continuer l’écriture de ce journal. Je vais sans doute mourir, de soif ou d’infection. Prenez soin de vous, restez chez vous !


Journal de bord, 12 juillet 2039 18H15

Le confinement est terminé, c’est incroyable ! C’est écrit en une de la revue gouvernementale ! Je n’en croyais tellement pas mes yeux que j’ai tergiversé cinq heures avant d’ouvrir la porte et oser faire un pas dehors. Derrière la maison, j’ai croisé la boulangère, je lui ai fait un timide signe de la main mais elle ne m’a pas reconnu. Enfin il me semble que c’était elle, j'ai cru reconnaître ses miches… Il faut dire que les gens changent après 19 années confiné. Je me rappelle vaguement de son mari, un homme rustre et laid qui crachait dans le pétrin. Un vrai con fini… Agrafé à la revue gouvernementale, un carton d’invitation m’indique qu’une réunion d’information aura lieu demain dans la salle des fêtes de la ville. Ma présence est obligatoire... Je ne sais pas à quoi m’attendre mais j’ai peur de voir à nouveau du monde. Combien serons-nous ? A quoi ressemble la vie dehors ? Moi qui pensais être le seul rescapé de cette pandémie !


13 juillet 2039 12H00 Salle des fêtes 


Lorsque j’arrive devant la salle des fêtes, une foule compacte m’attend devant le perron. Je remarque qu'il n'y a que des hommes et que chaque individu porte comme moi un vêtement vieilli ou rapiécé ainsi qu'une barbe fleurie. Un homme au regard fuyant (un organisateur ?) s'approche et colle une étiquette sur mon pull. Je suis le numéro 699. A cet instant, personne ne bouge, personne n’ose s’approcher à moins d’un mètre les uns des autres. Je me sens à la fois étranger et familier dans cette assemblée de gens disciplinés à l’allure simplette. Ce moment figé me donne l’impression d’assister à un conseil presbytéral au sein d’une communauté amish. Soudain, l’écran géant qui avait été installé sur l’estrade se met en route et une femme blonde d’une quarantaine d’années au visage austère prend la parole.
“Mes chers amis, le grand jour est arrivé. Nous venons de passer vingt longues années coupés de l’ancien monde. Mes chers amis, ce que vous avez enduré n’aura pas été vain : regardez autour de vous, l’Homme a cessé ses activités destructrices, la nature a repris ses droits ! Je vous dois des explications, j’en ai conscience. Il y a vingt ans, le 1er septembre 2019, la mission secrète Rebirth dirigée par le professeur Oscar Von Riu a propagé pour la première fois dans la nature le virus responsable de la pandémie Covid19. Ce virus a bien été transmis par zoonose mais avait préalablement été fabriqué de toute pièce en laboratoire. Dès l’origine, notre plan était simple : grâce à des chauves-souris, nous devions propager depuis la Chine un virus inconnu et très contagieux à l’échelle mondiale avec pour objectif de mettre à l’arrêt l’économie et le libre-échange. La phase deux de notre plan a débuté quelques mois plus tard au moment où les scientifiques américains ont découvert puis commercialisé un vaccin. Nous avons alors propagé un nouveau virus responsable du Covid20, beaucoup plus agressif, avec pour objectif le confinement prolongé des populations. Successivement, les industries polluantes telles que les compagnies pétrolières, l’automobile, le secteur aérien et le transport routier se sont arrêtées puis dans un second temps les secteurs de l’énergie, de l’agroalimentaire et des télécommunications n’ont pas trouvé assez de main d’oeuvre pour prospérer, les travailleurs ayant fait valoir leur droit de retrait face à la virulence de l’épidémie. Comme vous le savez, chacun d’entre vous a survécu grâce aux petits producteurs de vos villages qui ont oeuvré chaque jour pour produire localement et sous serres l’alimentation nécessaire à la population. Ce sont nos équipes qui vous ont distribué ces derniers mois le panier repas quotidien ainsi qu’une version modifiée de la revue gouvernementale. Dès que nous avons obtenu l’arrêt des télécommunications, nos forces armées secrètes se sont attelées à supprimer les grandes figures du capitalisme forcené : Bill Gates, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ainsi que des milliers de magnats du milieu de la finance ou du luxe ne sont plus. La bataille n’a pas été facile, mes amis : à chaque fois que la communauté scientifique découvrait un vaccin, nous étions dans l’obligation de riposter en propageant une mutation du virus toujours plus agressive. Bien sûr il y a eu des résistances, le vieux monde refusait de mourir. Mes chers amis, je suis fière aujourd’hui de vous annoncer qu’il ne reste qu’un milliard d’êtres humains sur Terre ! Vous êtes les survivants de cette guerre ! Nous avons vaincu le capitalisme et fait tomber tous les gouvernement du globe. Tous les dictateurs ont été supprimés et aucune élection n’a eu lieu depuis 20 ans dans les démocraties. Nous sommes désormais libres de prendre un nouveau départ et prêts pour sauver notre planète. Je vous dévoilerai en détail mon projet de société dont les fondements seront la science au service de la nature, l’agriculture raisonnée avec circuits de distribution ultra courts, un plan d’éducation massif pour réapprendre à vivre ensemble dans le respect de nos écosystèmes, un contrôle strict des naissances pour parvenir à une vie sobre, heureuse et équilibrée. J’annonce dès à présent la fin des inégalités : chacun d’entre vous et les générations à venir devront se former aux métiers indispensables pour bâtir le nouveau monde que nous souhaitons. Vous recevrez la même somme d’argent chaque mois, que vous soyez médecin, ingénieur, agronome, architecte, artiste, professeur. Chacun devra oeuvrer à son niveau pour la collectivité. La technologie ne sera plus au service des puissances financières mais au service des Hommes. Mes chers amis, je compte sur vous pour bâtir ce nouveau monde de vos mains !"
                                                       Greta Thunberg.

Les aléas du direct

Par Sylvain Prévost


Jean-Pierre, Irène à l’oreillette. Antenne dans 3, 2, 1 c’est parti !
Et nous voici en direct, ravi de vous accueillir dans le magnifique village de Trifouilly-les-Oies, berceau du Languedoc et de ses nombreuses traditions françaises, et Dieu sait qu’on les aime. Regardez, nous sommes en pleine nature, il fait un temps magnifique. Les oiseaux gazouillent, les moutons bêlent et je peux même vous dire qu’il y a une bonne odeur de cassoulet qui émane du village. Un vrai régal ! En parlant de mouton, j’ai le plaisir d’animer cette émission avec Ruth Elkrief. Bonjour Ruth, de quoi allons-nous parler ? Bonjour Jean-Pierre Pernaut, ravie de vous retrouver pour évoquer l’actualité brûlante de ce dimanche ensoleillé. Alors, actualité brûlante car nous sommes en présence d’Alain Térieur, président de l’association Libérez le rouge-gorge, pour parler de ce qui passionne la France entière depuis une semaine, à savoir la pansexualité du passériforme le plus célèbre de nos campagnes. Alain Térieur, comment expliquer ce penchant homosexuel soudain chez le rouge-gorge mâle ? 

  • Écoutez ma pôv dame, si je le savais ! J’y souis né sous cette bonne térre il y 75 ans joul pour joul et j’y ai toujoul vu des louges-gorges s’accoupler. Mais dépouis un moué, RIEN ! Et en pis ça va en pis c’est !
Alors Alain Térrieur, pour être bien sûr de comprendre, vous observez qu’il n’y a plus d’accouplement chez cette espèce mais nous apercevons là-bas un nid de rouges-gorges femelles
qui couvent. Expliquez-nous !

  • Ah la bécasse… C’est pô des louges-gorges, c’est des Irènes vierges, l’oiseau bleu des fées. Mais d’où c’est qu’elle sort ?
Irène est vierge ? L’oiseau bleu défait ? Je ne comprends pas…
  • Maman ! Elle y connaît rien la dame ! C’t oiseau là, on appelle ça une fée. Tu sais t’y pas c’que c’est, une fée ?
Jean-Pierre, aidez-moi, je suis perdue là…
  • L’oiseau bleu ! La fée, parbleu ! Tiens, v'la une blague pour t'aider à comprendre : c’est qui la plus bonne des fées ? La fée Lation, pardi ! Ah la sainte nitouche, elle rigôle pô !
Jean-Pierre, c’est Irène. On a un problème là. Jean-Pierre ? Tu peux reprendre la main ?
Alors euh… Nous allons prendre quelques instants pour revenir à nos moutons. Selon les dernières études scientifiques, le rouge-gorge mâle se détourne de ses amies femelles depuis qu’on a aperçu Maïté faire du naturisme dans le Languedoc. Cette sorte de rejet anthropomorphique chez le rouge-gorge serait à l’origine chez cette espèce de la déviation du rut. N’est-ce pas, Ruth ? Écoutez Jean-Pierre, vous me prenez au dépourvu, je n'avais pas cette information.
  • Maïté ? Saclebleu ! C’est quoué l’entourloupe ? Et l'odeur, c'est quoué ? Ça sent l'ordure ! C’est pô le cassoulet’ pour sûr !
Jean-Pierre, tu t’es trompé de fiche, putain ! C’est celle du Gorafi ! Et c’est quoi ce bruit que j’ai à l’antenne ? Quoi, ton transit ? Purée, on est on-air, Jean-Pierre ! C'est quoi cette équipe de bras cassés ? Bon je coupe le micro, c’est plus possible là ! Ruth, tu reprends la main !
Sur ces sages paroles, nous allons rendre l’antenne le temps d’une courte pause publicitaire. Mesdames, messieurs, c’était ce qu’on appelle les aléas du direct !

LA PEUR DE L'AUTRE

Sylvain Prévost
Avril 2013


Je m’appelle Axelle de Fromont, j’ai 14 ans et j’habite la belle ville d’Orléans. Je prépare le brevet des collèges à la fin de l’année et j’ai la chance d’être aidée par Charles et Albin, mes deux grands frères que j’adore. Mon père fait de la politique tout en étant associé dans un important cabinet d’avocats et ma mère a choisi de ne pas travailler pour nous élever, mes frères et moi. Aujourd’hui, nous sommes à Paris avec toute ma famille pour manifester contre le mariage pour tous. Cette manifestation, ma mère la prépare de longue date, ça l’occupe même tous les jours depuis au moins six mois. Savez-vous que ma mère, Sophie de Fromont, est une célébrité ? Vous pouvez la voir tous les jours à la télé, c’est la porte parole du mouvement Enfance en France qui réunit les personnes de bonne famille autour des valeurs traditionnelles du mariage. J’admire ma mère pour son dévouement à cette cause et l’énergie qu’elle déploie pour imposer ses idées même si parfois je ne suis pas d’accord avec elle. Enfin pour être honnête, je devrais plutôt dire que je ne me sens pas concernée. D’ailleurs, avec mes copines, on ne parle pas de ces sujets là. Savez-vous que dans la famille, on m’appelle la Rebelle ? Car il faut bien l’admettre, je suis un brin effrontée quand je m’y mets ! Tenez par exemple, je n’ai que 14 ans et j’ai déjà un petit ami officiel qui prépare le concours de médecine. Je suis fière de dire à mes parent que je sors avec Benoît et j’aime entretenir le mystère autour de ma virginité car je sais que ça les angoisse. Mais au fond de moi-même, je ne me sens pas prête pour coucher avec ce garçon plus âgé que moi. Je me demande même si je suis attirée par lui pour tout vous dire. Pourtant l’autre jour, nous sommes passés à un doigt de ce que j’aurais pu appeler un dérapage : j’étais allongée sur le canapé, la tête calée entre les cuisses de Benoît lorsque j’ai senti monter en lui une certaine agitation. Je n’ai pas compris tout de suite mais lorsque j’ai ouvert les yeux, Benoît était en train de défaire la ceinture de son jean. Je préfère ne pas vous raconter la suite, j’ai un peu honte... Je n’ai parlé de tout ceci à personne, même pas à ma meilleure amie Sarah. Pour changer de sujet, j’aime ma vie à Orléans même si je consacre la plupart de mon temps à préparer ce satané brevet. Je fais souvent du shopping à Paris avec Sarah, il m’arrive même de lui acheter des fringues car elle n’a pas beaucoup d’argent, la pauvre. A chaque fois, elle me dit qu’elle me remboursera mais moi je ne veux pas, j’ai besoin de savoir qu’elle peut compter sur moi et c’est comme cela que fonctionne notre amitié, de toute façon. Depuis quelques temps, j’ai l’impression que Sarah prend ses distances. Cela me chagrine, je n’arrive pas à savoir ce qui se passe dans sa tête. Souvent elle me regarde fixement, elle pense que je ne m’en aperçois pas mais moi je ne vois que ça. Je me dis qu’elle doit m’envier car mes parents ont beaucoup d’argent .Peut-être me perçoit-elle un peu comme une extra-terrestre ? Je dois la voir aujourd’hui Sarah, à la manif pour tous, je lui dirai qu’elle n’a pas à se sentir inférieure du fait de ses origines modestes. Enfin, si je la vois car je sens bien qu’elle n’a pas envie d’aller à cette manif. Je ne sais même pas ce qu’elle pense de ces histoires de mariage gay, je crois qu’elle s’en fiche. Moi aussi au fond mais c’est quand même important d’être dans la rue pour donner une bonne image de la France, comme le dit maman. Bref, j’attends le texto de Sarah pour savoir où on se retrouve car avec tout ce monde place de l’Etoile, on ne risque pas de se croiser par hasard.

Vous verriez ma mère, vous la prendriez pour une hystérique. Elle est littéralement déchaînée aujourd’hui ! Elle et ses amies dansent devant les caméras de télé qui défilent, on dirait qu’elles sont entrées dans une sorte de transe. La place est noire de monde ou plutôt devrais-je dire blanche de monde car on ne voit pas beaucoup d’étrangers dans cette manif. Mes frères peinent à déplier la banderole qu’ils ont fabriquée hier. Je crois qu’ils ont écrit dessus quelque chose comme : un papa, une maman, on veut des enfants bio. Pour moi, le bio ça me fait penser aux tomates que maman achète au marché et je ne vois pas trop le rapport avec les enfants mais je me dis que ce rapport doit bien exister puisque j’ai des frères très intelligents (Charles fait HEC). Il faut que je vous dise, il y a des CRS de partout et l’accès aux Champs Elysées est bloqué, ce qui rend maman folle de rage. Elle n’aime pas trop les contraintes, ma mère. Des personnalités politiques sont venus à côté de nous pour saluer mon père. Il y a le célèbre avocat Gilbert Connard, je crois que c’est comme ça qu’il s’appelle. Le pauvre, il n’a pas de chance, quand même ! En tout cas, la foule me fait peur, je me sens très fatiguée et j’aurais envie de m’asseoir mais il n’y a pas de banc et de toute façon il y a trop de monde. Je crois que je suis un peu claustrophobe. J’entends ma mère insulter des CRS et tenter de forcer le passage. Je ne comprends pas l’attitude de maman qui donne maintenant des coups de pied dans les boucliers que brandissent les CRS. Maintenant, tout le monde nous regarde et moi j’ai vraiment envie d’être ailleurs. Moi qui ai toujours grandi à l’abri de toute forme de violence, j’ai l’impression d’être tétanisée par la peur et la honte. J’ai le sentiment que les choses vont dégénérer et je sens mon cœur battre très fort, mes forces me lâcher peu à peu. Je regarde machinalement mon portable et je m’aperçois que le réseau ne passe pas. J’ai un pincement au cœur en pensant à Sarah qui doit me chercher de partout. J’ai tellement envie de la voir, si vous saviez. Soudain, j’entends des cris et je sursaute. Autour de moi, je vois des bouches grandes ouvertes : un groupe de personnes au crâne rasé scandent des slogans pas très sympa pour les homosexuels. Le groupe est bien coordonné, j’ai l’impression que tout le monde hurle à l’unisson. Je vois des pierres voler au-dessus de ma tête et de la fumée sortir du cordon de CRS. Je crie moi aussi car je ne comprends pas ce qui se passe, j’ai l’impression d’être dans un pays inconnu au beau milieu d’une guerre civile. Les images que j’ai vues au JT l’autre jour crépitent dans ma tête comme des flashes. C’était un reportage sur le Printemps Arabe en Tunisie, je crois. Autour de moi, les visages sont haineux et hostiles, j’ai l’impression d’être entourée d’étrangers. Instinctivement, je pense à protéger mon sac Louis Vuitton mais c’est à ce moment précis que quelqu’un me bouscule violemment et en une seconde je me retrouve par terre. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, je me mets à pleurer sans pouvoir m’arrêter. Autour de moi, c’est le chaos, plusieurs personnes me piétinent sans même me voir et les cris s’intensifient. Devant mes yeux, je devine les mocassins de mon frère Albin qui passe devant moi sans me voir. Quelqu’un me donne un violent coup de pied dans les hanches. Je me recroqueville sur moi-même et porte mes mains à mon visage pour me protéger mais je sens comme des milliers de gravillons qui m’écorchent la peau. Mon visage ruissèle de sang et de larmes et les bombes lacrymogènes me brûlent les yeux. Je hurle mais l’angoisse m’étrangle la gorge. Soudain, la foule se disperse. Je regarde en direction des CRS et derrière les nombreuses caméras, je crois apercevoir ma mère avec des menottes aux poignets, en train de s’agiter dans tous les sens. Un peu plus loin, par terre, git Christine Boudin, victime d’un malaise. Encore une qui n’a pas de chance... Alors que je tente péniblement de me relever, quelqu’un m’agrippe le bras et me tire vers le haut. En une fraction de seconde je me retrouve sans le vouloir dans les bras de la personne qui m’a aidé à me relever et je pleure longuement jusqu’à ce que je sente une main me caresser les cheveux. Immédiatement, je me recule et je vois Sarah qui me sourit. Et soudain, le temps s’arrête et la foule hostile devient une sorte de tourbillon rose et mon cœur se met à battre à tout rompre. Je souris à mon tour et, comme dans un film qu’on aurait mis en avance rapide, nos visages se retrouvent à quelques centimètres l’une de l’autre. Je sens le souffle chaud de Sarah et son parfum aussi qui me transporte instantanément loin de cet enfer. Et, le temps d’un battement de paupière, nos deux lèvres ne font qu’une, nos langues commencent un tango fou au rythme de mes larmes qui deviennent rivière. Soudain, la réalité vient comme un tsunami se fracasser contre ma conscience et lorsque j’ouvre les yeux, je croise le regard apeuré de ma mère qui me dévisage comme si j’étais une étrangère.


MON DERNIER FEU D'ARTIFICE

Sylvain Prévost (Alias Tristan)
Juillet 2013

Ce texte remporte le concours "Trash de vie" !


L’explosion s’est produite il y a moins de dix minutes mais déjà, des millions de filaments bleus dansent dans le ciel. Autour de moi, le temps s’est arrêté, les gens sont tétanisés. J’entends le vent qui souffle, j’ai peur et je serre ta main très fort. Je pense à cette vie avec toi qui commence à peine. J’ai froid, mon coeur bat à rompre et j’entends un crépitement assourdissant, insupportable. Au loin le nuage s’approche, inexorablement. Soudain, tout s'accélère : sous mes yeux incrédules, des milliers d’oiseaux tombent du ciel, se brisent sur le sol et propulsent dans les airs un jet de billes écarlates. Partout sur Terre, c’est un ballet de particules, un gigantesque feu d’artifice bleu et rouge qui vient célébrer la mort. Comme des vagues, des millions d’insectes pétrifiés s’abattent sur moi au gré des bourrasques de vent. Mon coeur s’est arrêté, je ne réalise pas ce qui se joue sous mes yeux. J’entends un bourdonnement sourd, je vois le nuage qui tourbillonne lentement comme un vortex. C’est énorme, c’est hors norme. Je sens la mort qui irradie tout sur son passage, je vois la peur sur les visages. Les secondes s’égrainent, je sens des mâchoires qui se crispent, je vois des yeux qui saignent, j’entends des os qui se rompent. Au loin, le vent hurle de rage, des silhouettes se disloquent dans le nuage. C’est alors que la terre se craquelle et se met à cracher sans discontinuer un flot de visages déformés par un mal invisible. Je reçois des bouts de dents, des lambeaux de chairs, des morceaux de langues. Je suis terrorisé, je serre ta main très fort mais tes doigts ont fondu sur ma peau. Je hurle, je hurle mais déjà le nuage m’empoisonne, autour ses filaments bleus crépitent et résonnent. Mes oreilles explosent, mes yeux giclent de leur orbite, mon sang s'ébouillante, mes veines claquent sous ma peau. Je sens que tout mon être s’arrache à mon corps. Alors que mon esprit est propulsé dans les airs, je vois en contrebas mon corps qui se fracasse sur le sol. Chaque parcelle de ce qui a été moi se brise en mille fragments roses et rouges qui virevoltent dans le ciel. C’était mon dernier feu d’artifice.




Quand tout s'arrête enfin

Quand tout s'arrête enfin
Sylvain Prévost
Juin 2012


C'est l'histoire de ma vie 
D'un mal indéfini 
Les ailes attachées au sol 
Je vole 



Je vole vers l'infini 
Entre le noir et le gris 
Jamais jusqu'à toi et moi 
Je crois 


Et même 

Si ma vie n'était rien 
J'aurais voulu qu'on m'aime 
Que tout s'arrête enfin 


Je ne suis qu'un passant 

Qui regarde les gens 
S'aimer 
Et délaisser 
La vie au gré du vent 

Au fond je m'en balance 
De tout 
De moi 
De l'amour fou 
Qui me foudroie


Du fond de mes errances 

J'avance 
J'avance 
À reculons 


Mon adolescence
S'achève 
Au son de ta voix 
Sans trêve 
Je pense
À toi 


Et dans ma décadence 

Je danse 
Je danse 
Mais tu n'existes pas 


Et même 

Si je t'ai aimé si loin 
C'est bien dans mes veines 
Que tout s'arrête enfin


Enfin 

Dans un torrent de larmes 
Je dépose les armes 
Pour choisir un chemin 


Enfin 

Sans peur et sans haine 
Je brise les chaînes 
D'un idéal sans fin 


Et même 

Si c'est plus toi que j'aime 
Dieu que ça fait du bien 
Quand tout s'arrête enfin

Étienne

Étienne
Sylvain Prévost
Mars 2013


Je vais fermer la porte
Pour mieux me retrouver
Et ainsi
Faire le bilan de ma vie

Tes roses sont mortes
Je vois ton amour fané
S’envoler
Vers un jardin oublié

Notre amour est-il vraiment fini ?
Ça me fait si mal de t’oublier
Je laisse la porte entr’ouverte cette nuit
Je voudrais que tu reviennes

Étienne

Un nouveau jour se lève
Ton corps est dans mes bras
Mais là-bas
Je sens ton coeur hésiter


N’es-tu seulement qu’un rêve ?
C’était si fort entre nous
On est fou
De brûler notre amitié

Avec toi j’ai découvert le feu
Mais j’ai pas vu la flamme dans tes yeux
J’ai beau me dire qu’on a tort
Toi tu m’embrases encore plus fort

Sors de mon lit
Sors de mon corps
Et sors de ma vie

Brise la nuit
Brise mon corps
Et brise moi encore

Teste moi chaque seconde
Déteste moi jusqu’au bout du monde
Au-delà des circonstances
Tu ne m’as pas laissé ma chance
Dis moi que tu m’aimes...

Les années ont passé
J’ai réussi ma vie
Tendrement
Je souris à mon enfant

Dans ma robe de mariée
Je fais l’amour sans bruit
Avec lui
Je me dérobe en rêvant

Que soudain tu glisses dans mon lit
Que le vin trahisse nos sentiments
Je laisse la porte entr’ouverte cette nuit
Je voudrais que tu reviennes
Étienne

Le temps qui file



Le temps qui file
Sylvain Prévost
Mars 2013











C’est une promesse
Contre l’oubli 
Une caresse 
Vers l’infini 

C’est un train fou 
C’est un géant 
Un voyage flou 
Vers le néant 

Le temps file 
Entre mes doigts 
Si fragile 
Me survivra-t-il ? 

Et ces milliers 
De bout de verres 
Fascinés 
Par la matière 

Ne savent-ils pas 
Que leur temps ici-bas 
Ne tient qu’à un fil 
Celui du temps qui file ?

Cycles

Cycles
Sylvain Prévost
Février 2013

Chaque voyage est le rêve d'une nouvelle naissance” Jean Royer


Un homme 

Paris, un soir d’hiver 2012

Un homme sort de son lieu de travail. Lentement, il remonte la rue de la Chaussée d’Antun en évitant le flot des passants éternellement pressés. Il est 19H00. La nuit est tombée depuis longtemps et une pluie glaciale s’abat sur les façades majestueuses des immeubles haussmanniens. L’homme a l’impression qu’il pleut sans discontinuer depuis des mois. Dans les grands magasins, les touristes émerveillés s’agglutinent. Nous sommes en période de soldes mais quelle différence puisque Paris est une fourmilière géante toute l’année. Sur son petit bout de trottoir, gêné par les gens et la pluie, l’homme fait attention à ne pas se faire happer par les voitures. Il sait que du point de vue de l’automobiliste parisien, il est indésirable. De toute façon, il se sent lui-même indésirable. Sa journée de travail a été pénible : levé 7H direction Rungis pour faire le tour des invendus de la veille puis installation de son petit stand de fruits et légumes, comme chaque jour de la semaine. S’écoulent 9 heures au cours desquelles l’homme reste debout à sourire aux inconnus qui passent sans le voir avant de s'évanouir dans la station de métro Opéra. Épuisé, il s’estime pourtant heureux de travailler puisque tout le monde s’accorde à le dire : c’est la crise.


Dans le métro, des visages fermés. Les gens se précipitent vers les portiques, se bousculent sans se regarder. Les murs suintent, les poubelles dégueulent de journaux que l’homme est incapable de lire. Des sourires photoshopés s’affichent en grand format dans les panneaux publicitaires. La rame approche, réveillant une odeur de crasse et de savon. Comme à son habitude, l’homme s’est mis sur le côté pour laisser descendre les voyageurs. Les gens le regardent d’un air suspicieux. Comme personne ne suit son exemple, il est le dernier à monter dans la rame et se retrouve sans place assise. Le métro s’engouffre dans le tunnel de la ligne 12 en laissant s’échapper une interminable plainte métallique. Face à l’homme, une multitude de manteaux noirs et d’écharpes grises s’entremêlent. Des mains appuient frénétiquement sur des téléphones portables. Un SDF vomit pour la centième fois de la journée son discours en face d’une sexagénaire péroxydée qui se cramponne à son sac Louis Vuitton. Lui se cramponne à la maigre recette du jour qu’il doit impérativement remettre à l’inconnu à la mine patibulaire. Devant lui, des touristes canadiens étudient le plan de la capitale en arborant un franc sourire. Lui aussi souriait lorsqu’il est arrivé en France. Plongé dans ses pensées, l’homme n’a pas vu les contrôleurs de la RATP monter dans la rame.

20H, l’homme sort de la station Cour Saint Émilion. Dehors, la température est négative. Un mélange de pluie et de neige a rendu le sol boueux. Une femme élégante s’arrête à un kiosque à journaux. La femme se retourne vers l’homme et timidement lui sourit mais il ne la remarque pas. Ce soir, il a envie de voir la nature, c’est la raison pour laquelle il se dirige vers le Jardin de Bercy. C’est un lieu qu’il affectionne depuis qu’il est à Paris car on y trouve des bassins avec des roseaux et des poissons. Il y a même des vignes. En arrivant devant la grille, l’homme réalise que le parc est fermé depuis 17H45. Las, il s'assied sur un banc détrempé par la neige et ôte son pendentif fait de cordes tressées et d’écailles de tortue. Émerveillé, il constate que les écailles scintillent de mille couleurs à la lueur du réverbère. Fermant les yeux, il sert très fort son pendentif et se remémore le visage d’ébène de sa mère.




Soli

Éthiopie - Vallée de l’Omo, un soir d’automne 1982


Comme souvent depuis quelques mois, c’est soir de fête au sein de la tribu Nyangatom. Les femmes donnent le tempo en tapant des mains et les hommes dansent sous les étoiles. Tous prient pour la survie du bétail, au son des poèmes ancestraux qui s’envolent dans la vallée de l’Omo. Soli danse aussi. Ses seins nus se balancent au rythme du djembé. Avec sa coiffure d’argile, son visage est noir comme l’ébène. Dans ses yeux s’écoule la rivière Omo avec ses reflets acajous. Biniam, son mari, contemple l’immensité du ciel étoilé. Il n’y a aucun nuage à l’horizon dans cette région de la Corne de l’Afrique où il ne pleut jamais. Les Nyangatom croient en l’avenir : depuis que les guerriers ont volé les fusils des soldats décimés par la guerre civile au Soudan, le bétail est protégé des tribus ennemies. Biniam montre aux enfants les scarifications qui zèbrent son torse. Elles sont la preuve qu’il a tué de nombreux guerriers. Soli est fière de son mari. Elle sait que la survie de son peuple est précaire car à tout instant les Dassanech peuvent attaquer et piller son village. Demain, elle partira en quête d’une seconde épouse pour Biniam car le travail des femmes est très pénible et l’aide de cette autre femme sera précieuse pour les tâches quotidiennes du foyer. Remplie d’espoir, Soli arbore son plus beau sourire et danse de plus belle au rythme des chants mélodieux. Autour d’elle s’entremêlent, offrandes, plumes d’autruche, bracelets en queue de vaches, longs colliers colorés et calebasses remplies de graines de sorgho. 

10 heures. Soli confectionne un pendentif avec des cordes tressées et des écailles de tortue. C’est une matière très rare. Elle l’offrira à Abdu, son fils aîné. Maintenant, elle doit partir chercher de l’eau pendant que son mari protège le cheptel, composé essentiellement de zébus. Elle doit chaque jour parcourir 3 kilomètres dans la savane pour gagner les rives du fleuve en portant sa précieuse jarre. Sur le chemin, elle discute avec ses amies Selam et Betty. Elle leur parle de l’enfant qu’elle porte, son troisième, et de la nécessité de trouver une autre épouse pour son mari. Comme chaque lundi, Soli s’arrêtera au village de Dooze où vivent les Karas, une tribu alliée. C’est là-bas qu’elle espère trouver une autre épouse pour Biniam, peut être une potière ou une tisserande. Dans la vallée de l’Omo, la chaleur est implacable et les quelques arbres qui osent s’aventurer dans la savane semblent ployer sous le soleil en fusion. Alors que point le village de Dooze à l’horizon, l’écho déchirant d’un coup de fusil retentit soudain dans la vallée, suivi par le fracas des jarres qui se brisent sur le sol. Affolées, les trois silhouettes d’ébène s’élancent alors dans l’immensité des herbes jaunies de la savane. Les dents serrées et la rage au ventre, Soli sait qu’elle rentrera sans eau. 


17 heures. Sous les doigts agiles de Soli, le lait gicle dans le tchotcho, ce petit récipient fait d’osier tressé et imprégné de cire d’abeille. Biniam entaille profondément le cou du zébu avec la pointe d’une flèche pour en récolter le sang. Le lait et le sang remplaceront l’eau perdue dans la savane. Malgré la punition que lui a infligé son mari, Soli est rassurée car sa tribu peut compter sur le bétail pour se nourrir. Maintenant, elle doit accompagner Abdu à l’école du dispensaire mis en place par des médecins français depuis la guerre du Soudan. Soli ne voit pas l’intérêt pour son fils d’apprendre le français et les mathématiques. Elle préfère lui apprendre les techniques agricoles qui se transmettent depuis plusieurs générations et qui sont plus utiles pour la vie de la tribu. Au dispensaire, le professeur bénévole s’adresse en français au jeune Abdu et lui demande : “Abdu, où voudrais-tu être plus tard ?”. Les yeux pétillants, le jeune Nyangatom lui répond : “A Paris”.

Derrière la vitre

Derrière la vitre
Sylvain Prévost
Novembre 2012 


Le contact de la clé dans la serrure fit résonner dans le hall un bruit sourd et métallique. Autour, les murs en béton de la résidence HLM semblaient saigner sous le poids des tags et autres inscriptions obscènes. David poussa la porte du petit appartement de sa mère avec le sentiment vertigineux de faire un bond de quinze ans dans le passé. Que faisait-il ici, à cette heure indue ? "C'est le col du fémur ! Tu sais mon frère, elle a dû rester plusieurs jours par terre sans pouvoir bouger. Cette dame, elle sortait jamais de chez elle. Elle parlait pas. Elle avait pas d'amis. Nous on savait pas qu'elle avait un fils ! C'est quand on a senti l'odeur...". Les paroles du vieux maghrébin se bousculaient encore dans sa tête lorsque David pénétra dans l'appartement, avec la désagréable sensation d'être un profanateur.

C'était un petit appartement simple aux murs jaunis par la nicotine. Les meubles avaient été débarrasés par Emmaüs la veille et seuls quelques objets demeuraient encore sur le sol, de manière éparse. L'espace anormalement vide teintait le décor d'une tristesse intemporelle. La trace des meubles contre les vieilles tapisseries à fleur était toujours visible, comme fossilisée par le temps. David déroula un grand sac plastique : il fallait vider l'appartement avant l'aube puisque l'office HLM souhaitait le relouer au plus vite. Alors qu'il se débarrassait de vieux livres de cuisine, David fut soudain transporté dans son enfance : il se revit assis avec ses parents autour de la table. Un père effacé, une mère froide et distante. Une enfance pauvre. Un adolescent craintif. Mais le souvenir des bons repas qui réchauffaient les coeurs. David sentit le souvenir éthéré de sa mère planer dans le vieil appartement : depuis quand avaient-ils perdu contact ? Quinze ans s'étaient écoulés depuis le suicide de son père. David se souvint du visage de sa mère. Une mère figée à jamais dans son mutisme. Une mère glacée qu'il avait pourtant rêvé d'enlacer tendrement, toute sa vie durant.

Dehors la neige dansait. David pouvait voir les flocons épais valser langoureusement puis mourir sur les toits de la cité. En contrebas, la faible lueur des réverbères donnait aux barres HLM une atmosphère inquiétante. David avait cherché en vain un souvenir qu'il aurait pu conserver de sa mère. Une photo, un parfum, un bijou. Mais il n'avait rien trouvé de tout cela dans l'appartement. Uniquement des objets impersonnels, rien de vraiment réel, comme si sa mère n'avait fait qu'effleurer sa vie. Ne surtout pas laisser de trace. David regarda sa montre. Il se faisait tard et bientôt la cité reprendrait ses droits. Il ne restait qu'une pièce à nettoyer, sans aucun doute la chambre. Lorsqu'il appuya sur l'interrupteur, son coeur se figea en apercevant les dizaines de cadres en laiton accrochés aux murs. A l'intérieur des cadres, des papillons sous verre. Des insectes morts, conservés avec de l'acide borique et du coton. Derrière les vitres poussiéreuses : des écailles irisées, des ailes luminescentes aux dessins improbables, des formes d'un bleu intense, une explosion de couleur. Parnassius apollo, Polyommatus icarus, Saturnia pavonia, Brenthis daphne : la collection de lépidoptères défilait sous les yeux troublés de David. Un cadre avec une vitre fendue attira son attention. Acherontia atropos. Sphinx tête de mort. Il se souvint avoir été lui aussi fasciné par cette incroyable tache sur l'abdomène de l'insecte. Il se souvint de la gifle douloureuse qu'il reçut de sa mère lorsqu'il fit tomber le cadre. Seul face à ces papillons morts, David sentit son sang se glacer. Comme happé dans un mauvais rêve, il se vit derrière un miroir, frappant de toute ses forces contre la paroi de verre, hurlant son désir de vivre. Mais ses cris étouffés s'évanouirent dans le labyrinthe de sa mémoire. Dehors, la neige avait cessé de danser.

David jeta le grand sac poubelle dans le container à ordures. Un bruit de vitres brisées retentit dans la cour de l'immeuble et quelques visages hostiles surgirent des fenêtres. Dans quelques heures, tout ce qui appartenait à sa mère aurait disparu à jamais. David regagna la parking puis s'enferma dans sa voiture. Derrière la vitre teintée, la cité s'animait calmement. Un homme s'éloignait au loin avec son enfant, un sapin de Noël sous le bras. David prit son téléphone. Des larmes silencieuses glissaient sur ses joues. "Allô Sarah ? C'est papa. Oui, je sais. Ca fait longtemps...".

Je cours

Je cours 
Sylvain Prévost
Novembre 2012


Je cours. Porté par le poids du monde qui fait sens. Comme une évidence. Je cours. Tout feu tout flamme, je consume mon âme. Je défie le temps, les cheveux dans le vent. Je cours. Entraîné par la main d'un Dieu, d'un ami, d'un enfant. Animé par ton amour, je cours.

Je pense. Abîmé par ton absence, je pense. Je cherche ta main devenue sable. Le temps me défie, implacable. Je danse le vague à l'âme avec ma conscience. Comme une évidence. Déporté par le poids d'un monde dépourvu de sens, je pense.

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